"La gauche peut-elle encore changer la société ?" Pour son cinquantième numéro, la revue bimestriel "Politique" a posé
cette question à plus d'une soixantaine de personnes. Voici la réponse de Dogan Özgüden,
président de la Fondation Info-Türk, parue dans le numéro de juin 2007 de la revue:Dogan Özgüden
(Principale figure de l'immigration turque progressiste en Belgique, Dogan Özgüden (1936) fut rédacteur en chef du grand quotidien de gauche Aksam (1964-66). Il a quitté la Turquie avec son épouse Inci Tugsavul après le coup d'Etat militaire de 1971. Ensemble, depuis 1974, ils dirigent à Bruxelles l'agence de presse Info-Türk et le centre interculturel Ateliers du Soleil.)
Engagé dans le mouvement de gauche depuis plus d'un demi-siècle dans une société lointaine et vivant les marées hautes et basses de la gauche en Belgique depuis 35 ans, je garde toujours la même conviction: oui, la gauche peut encore changer la société.
Toutefois, je préfère poser la question aussi inversément: "La société peut-elle changer la gauche?" Sans entamer une argumentation théorique sur ce rapport dialectique, je dis encore "oui".
Mondialement, vues les injustices profondes et honteuses sur les plans économique, social et régional, et la destruction écologique de notre planète bleue pour l'intérêt d'une poignée de multinationales et des forces militaires, la gauche reste toujours la seule force capable d'arrêter le cataclysme. Toutefois, la mutation sociétale et les réalités actuelles du monde nous conduisent à une nouvelle vision de gauche, loin, très loin des modèles de l'International socialiste actuel et du Komintern du passé.
La nouvelle gauche universelle qui réunit toutes les couches populaires, tous les peuples opprimés et toutes les forces vives du monde dans un esprit de solidarité et de respect mutuel pourra encore changer le destin de l'humanité et de la terre. Le mouvement altermondialiste peut être le précurseur de cette nouvelle gauche tant qu'il ne tombe pas sous l'emprise d'une super-puissance quelconque. La montée de la gauche avec toute sa diversité en Amérique latine, cet ancien domaine de chasse des USA, est extrêmement prometteuse.
Quant à la Belgique, un des pays les plus riches du monde où la gauche est fort dominée et manipulée par des "socialistes gestionnaires", je ne peux parler avec le même espoir et enthousiasme.
Quand POLITIQUE m'a demandé de répondre à sa question, j'étais fort occupé à l'organisation d'une conférence-débat à Bruxelles sur le thème "Militarisme et Liberté d'expression en Turquie", avec la participation de deux intellectuels de gauche de Turquie, qui défendent courageusement la liberté d'expression contre l'intolérance militariste et islamiste malgré la menace d'emprisonnement et même de meurtre qui pèse sur eux.
SUJETS TABOUS
L'annonce de cette conférence a été retransmise par Pierre-Yves Lambert(1) à son public avec une note de rédaction: "Une conférence-débat qu'aucun parti, sauf Ecolo et Groen!, n'oserait organiser pendant une campagne électorale... Et à laquelle, avec les mêmes exceptions, on ne verra aucun candidat!" (suffrage-universel/message/3539).
Observateur et commentateur attentif des mutations dans la vie socio-politique belge, Pierre-Yves avait tout à fait raison… Bien que la salle était pleine d'un public pluriculturel pour écouter ces deux intellectuels, il n'y avait aucun dirigeant ou candidat de partis politiques se réclamant de gauche.
Avant cette conférence, quatre organisations(2) issues de l'émigration politique en provenance de Turquie avaient organisé depuis trois ans une série d'actions sur les thèmes brûlants qui concernent directement les causes du départ massif des Kurdes, Arméniens, Assyriens ou des opposants du régime d'Ankara, l'ingérence permanente de l'Ambassade de Turquie dans la vie sociopolitique de Belgique et les violations permanentes des droits de l'Homme de ce pays candidat à l'Union européenne. Toujours aucune présence ni un message de solidarité de la part des "éminences de gauche", sauf quelques personnalités engagées réagissant à titre personnel.
Cette absence ne s'explique pas par un manque de temps de nos femmes ou hommes politiques de "gauche". Vivant et travaillant 24 heures sur 24 dans un espace urbain, appelé déjà "Turkish Town" par le lobby et les médias turcs, nous savons très bien que les ministres, les bourgmestres, les échevins, les élus ou les candidats de ces partis politiques ont tout leur temps pour faire des éloges du nationalisme turc et plus particulièrement du régime d'Ankara en se rendant souvent dans des associations ultranationalistes et intégristes turques, ou dans des restaurants et tavernes de la Chaussée de Haecht, pour une ambiance plus "conviviale".
Même une vérité historique, le génocide des Arméniens et Assyro-chaldéens perpétré en 1915, reconnue depuis des décennies par la gauche européenne, est maintenant devenue un tabou pour la gauche parlementaire belge. Au contraire, les négationnistes notoires de ce génocide, soutenus par le monde des affaires turc, sont soigneusement sélectionnés comme candidats pour attirer le vote des électeurs d'origine turque, conditionnés et manipulés par les missions de l'ambassade de Turquie et les médias turcs.
Quand les locaux kurdes ou assyriens sont incendiés par les Loups Gris criminels, les mêmes éminences préfèrent se taire pour ne pas irriter leurs fournisseurs de "votes communautaires".
Même silence quand un jeune Belge issu d'une famille en provenance de Turquie, Bahar Kimyongür, tombe victime de la terreur de l'Etat turc en raison de sa prise de position contestataire vis-à-vis du régime répressif d'Ankara. Qui plus est, la ministre de la Justice, afin d'assurer le soutien du lobby turc pour son accession au poste de bourgmestre de Schaerbeek, n'hésite pas à couvrir un complot des responsables judiciaires et policiers en vue de l'extradition de ce citoyen belge vers la Turquie.
Je me souviens des années 1970… Une chose pareille était impossible et même inimaginable. Flirter avec les représentants ou partisans des régimes de Madrid, Lisbonne, Athènes ou de Santiago du Chili, il n'était pas seulement honteux pour quelqu'un se réclamant "de gauche", mais c'était également une raison suffisante de se voir éloigner définitivement de la vie politique.
L'EXEMPLE VIENDRA D'AILLEURS
En bref, en quelques décennies, la mutation de la société belge, et notamment le changement de l'électorat dans les grands centres urbains comme Bruxelles, Liège, Anvers, Gant, Namur, a amené les partis de gauche, à l'instar des partis libéraux ou chrétiens, à négliger et même à nier les valeurs démocratiques et laïques développées depuis des décennies grâce aux luttes de la classe ouvrière belge.
Pour notre génération qui a lutté depuis des années 1970 pour l'intégration des citoyens d'origine étrangère à la vie socio-politique belge par le biais de la reconnaissance des droits politiques, c'est une grande déception de voir le résultat pervers: au lieu d'adapter les citoyens d'origine étrangère aux normes démocratiques européennes, nos éminences de gauche s'adaptent elles-mêmes aux normes de leurs pays d'origine.
Le premier constat: La mutation démographique de la société et la dépendance économique accrue des multinationales changent effectivement la gauche parlementaire au détriment des valeurs nobles de la gauche comme la solidarité avec les opprimés, la distance avec les forces réactionnaires, la défense de la laïcité et l'opposition à toutes les tentatives belliqueuses des super-puissances.
Le deuxième constat: Avec une telle décadence, la gauche parlementaire belge ne pourra jamais changer la société. Pire, tout en s'éloignant des valeurs de la gauche, elle exerce sans cesse une pression sur les autres forces démocratiques, par exemple l'Ecolo, et les ONG, pour qu'elles s'allient à sa transformation rétrograde.
Malgré ces constats, je crois que le changement de la gauche dans le monde aura tôt ou tard un impact non seulement sur la gauche belge mais également sur la gauche européenne. (http://www.politique.eu.org)
1 Chercheur indépendant soécialiste des communautés d'origine étrangèree en Belgique et ailleurs. Voir son site www.suffrage-universel.be
2 l'Association des Arméniens Démocrates de Belgique, les Associations Assyriennes de Belgique, l'Institut Kurde de Bruxelles et la Fondation Info-Türk.
Article provenant du site http://www.info-turk.be
Sous le titre « Comment je me suis fait lyncher par les Loups Gris devant l'ambassade américaine », le journaliste Belge
d’origine turque, Mehmet Koksal témoigne, de la démonstration de violence dont ont fait preuve les jeunes manifestants nationalistes Turc proche du mouvement des « loups gris ».